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Famille de la semaine

Ferron

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Chronique

 

LES FELQUISTES, MANIPULÉS?

 

Éric Bédard, Historien et professeur 

Durant la nuit du 28 décembre 1970, la sonnerie du téléphone retentit dans la résidence du docteur Jacques Ferron (1921-1985). Au bout du fil, un avocat explique à cet écrivain de renom que des felquistes le réclament pour agir comme médiateur. Dès que Ferron arrive sur les lieux, trois jeunes hommes sortent du sous-sol d’un chalet où ils se terrent depuis un mois. « Ce qu’il faisait frette dans ce maudit trou ! » laisse tomber Francis Simard, benjamin de la cellule Chénier. 

Les Ferron sont peu nombreux au Québec, à peine 1200 personnes. Jean Ferron dit Sancerre eut 9 enfants avec sa seconde femme mariée à Montréal en 1696. Ses descendants opteront toutefois pour le patronyme de Sanscerre. 

Le véritable pionnier des Ferron du Québec se prénommait Jean-Baptiste. Arrivé en Nouvelle-France autour de 1747, il est recruté pour travailler aux Forges du Saint-Maurice. Ce « Ferron » avait un nom tout désigné car dans l’ancien français, « ferron » signifiait forgeron ou marchand de fer.

Socialiste et fondateur du Parti Rhinocéros

Le 21 janvier 1921 naît Jacques Ferron à Louiseville, près de Trois-Rivières. Élève turbulent, il est renvoyé à deux reprises du collège Jean-de-Brébeuf où il côtoie notamment Pierre Elliott Trudeau, un homme de sa génération. Comme sa sœur Marcelle qui signe, en 1948, le manifeste du Refus global avec d’autres jeunes peintres « automatistes », Jacques Ferron est un anticonformiste, un esprit libre, un rebelle. 

Jeune médecin, il s’installe à la fin des années 1940 à Ville Jacques-Cartier (Longueuil), dans l’un des quartiers les plus pauvres au Québec. Révolté par ce qu’il voit, Ferron milite au Parti social démocrate durant les années 1950, fonde avec Raoul Roy l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec en 1960 et se joint aux jeunes marxistes de la revue Parti pris en 1963.  

Écrivain de plus en plus respecté, il offre sa renommée au Parti Rhinocéros, fondé en 1963, actif sur la scène fédérale. Pacifiste militant, Ferron préférait la « dérision » et la « désobéissance passive » à la violence ou à l’abstention. Il comprend néanmoins l’impatience des jeunes.

Un complot ?

Originaires de Ville Jacques-Cartier, les frères Paul et Jacques Rose connaissent bien le docteur Ferron et le tiennent en haute estime. Pas surprenant que c’est à lui qu’ils aient pensé pour négocié leur sortie à la fin de décembre 1970. Deux mois plus tôt, les frères Rose et deux autres membres de la cellule Chénier avaient kidnappé, séquestré et assassiné Pierre Laporte, numéro deux du gouvernement québécois. Du moins, ils assumeront ces actions.

Dans « Un mort de trop », texte reproduit dans Escarmouches, Ferron rapporte les confessions que lui aurait faites Paul Rose après être sorti de sa cachette. 

« Nous faisons peut-être partie d’une génération perdue. Nous avons voulu accélérer l’histoire. Je crois que nous avons réussi. En tout cas, nous ne regrettons rien, même si, comme vous, nous sommes en principe contre la violence. La violence qui a eu lieu, nous la prenons sur nous, nous en payerons la note ».

Jusqu’à la fin, Jacques Ferron soutiendra que les jeunes felquistes auraient été manipulés par des forces extérieures. La crise d’Octobre aurait été créée de toutes pièces, selon lui. Dans un entretien accordé à Pierre L’Hérault, il y voit « peut-être une expérimentation, une étude d’universitaires américains visant à savoir quels seraient les effets de la violence sur un peuple ». 

Quelques mois après l’opération ratée de la Baie des cochons (le FLQ est fondé en 1963), quelques années avant le coup d’État réussi au Chili (1973), le Québec n’aurait été qu’un vaste laboratoire au service de l’impérialisme américain. 

Cette étonnante thèse du complot, que les archives ne permettent toujours pas de corroborer, continue d’en séduire certains. 

(Jacques Ferron, Escarmouches. La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac 1975. Merci au collègue Dominique Garand de l’UQAM.)