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Famille de la semaine

Ouimet-te

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Chronique

 

 

Éric Bédard, Historien et professeur

 

En plus d’ouvrir la première grande salle de cinéma à Montréal en 1907, le fameux « Ouimetoscope », Léo-Ernest Ouimet (1877-1972) a mené un combat féroce contre l’Église qui voulait fermer les salles de cinéma le dimanche.

 

Originaire du village de Vrigny situé dans la région française de la Marne, l’ancêtre de tous les Ouimet du Québec se prénommait Jean (1634-1687). Avec sa femme Renée Gagnon, qu’il épouse en 1660, il aura trois filles et six garçons. Après avoir habité sur la côte de Beaupré, il achète une terre à l’île d’Orléans dans la paroisse Sainte-Famille.

 

Électricien et entrepreneur

 

Fils de cultivateur de l’île Jésus (Laval), Léo-Ernest Ouimet quitte l’école très jeune pour travailler sur la ferme. À 17 ans, il s’installe à Montréal, devient apprenti-plombier puis préposé au chauffage chez les Sœurs de la Miséricorde. Ambitieux, il s’inscrit dans une école technique et complète une formation en électricité, l’énergie de l’avenir !

 

Il découvre le monde du spectacle et du cinéma en devenant éclairagiste puis projectionniste. Au tournant du 20e siècle, les « vues animées » fascinent. Selon Yves Lever et Pierre Pageau, la première projection de cinéma à Montréal aurait eu lieu le 27 juin 1897, six mois après Paris… deux jours avant New York !

 

Le jeune Léo-Ernest Ouimet pressent que le cinéma deviendra un divertissement très populaire. Il lance donc une compagnie et négocie avec des distributeurs new yorkais importants.  À Paris, il découvre les engins derniers cri et rencontre les producteurs Charles Pathé et Léon Gaumont. Le 31 août 1907, le public découvre son Ouimetoscope, une salle luxueuse de 1200 places à l’épreuve du feu.

 

Audacieux, il francise les intertitres des films américains. Entre deux scènes de combats, on peut lire : « Donne-z-y », « Envoye ! » ou encore « Fais le souffert ! ». Le public canadien-français se tord de rire et en redemande !

 

Nuire au cinéma

 

Pour cet entrepreneur de 30 ans, les affaires sont bonnes. Mais le divertissement qu’il propose dérange les hauts dignitaires de l’Église qui, par tous les moyens, vont tenter de nuire à ses affaires. C’est qu’à leurs yeux, le cinéma offense les bonnes mœurs en présentant des scènes qui suggèrent des désirs inavouables. Ils craignent aussi comme la peste l’américanisation de la culture canadienne-française, la perte des traditions ancestrales.

 

Dans un premier temps, l’Église condamne Ouimet parce qu’il pratique « le négoce » un dimanche. Pour déjouer la règle, l’homme d’affaire décide de vendre des bonbons 10 ¢ sous l’unité (au lieu de 1 ¢) et de laisser entrer ses clients « gratuitement » dans la salle… Astucieux puisque le dimanche, il était permis de vendre des bonbons, mais rien d’autre !

 

Lorsqu’en 1907, Paul Bruchési, alors archevêque de Montréal, interdit aux catholiques de fréquenter les salles de cinéma le dimanche, l’affrontement devient direct. Ouimet est outré : « Si j’accepte de fermer à cause d’une loi de l’Église, déclare-t-il, je vais laisser les protestant prendre l’argent… Et nous autres, on va s’asseoir. Les catholiques ont amplement le temps d’aller à l’église l’avant-midi ».

 

Sanctionné par une loi, cet interdit est contesté en cour par Ouimet et d’autres propriétaires de salles de cinéma. Après une longue saga judiciaire, la Cour suprême leur donne finalement raison en 1912.

 

Malgré cette belle victoire, Ouimet connaît une fin bien triste. Après une faillite et un divorce, il devient propriétaire de L’Impérial durant les années 1930. Hélas, un incendie et un long procès le ruine pour de bon. Grâce au contact d’un beau-frère, il est embauché en 1936 comme gérant de magasin à la commission des liqueurs (l’ancienne SAQ). Malade, il est rétrogradé simple commis et prend sa retraite vingt ans plus tard.

 

(Léon-H. Bélanger, Les Ouimetoscopes. Léo-Ernest Ouimet et les débuts du cinéma québécois, VLB, 1978.)