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Famille de la semaine

Poirier

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Chronique

 

Éric Bédard, Historien et professeur 

Dans son programme des « Beaux dimanches » du dimanche soir 11 janvier 1981, Radio-Canada prévoit Mourir à tue-tête de la cinéaste Anne Claire Poirier. Ce film sur le viol suscite une grande émotion auprès des quelque 1,5 million de téléspectateurs rivés à leur écran. Jamais n’avait-on été aussi loin dans le réalisme.

Dans le palmarès des patronymes québécois, Poirier occupe le 25e rang. Parmi les huit Poirier identifiés par la généalogiste Gisèle Monarque qui ont fait souche en Nouvelle-France, plusieurs ont œuvré dans la milice ou l’armée française. L’un d’eux, Vincent (1623-1703), originaire de la région parisienne, fut capitaine de milice et sergent de garnison aux Trois-Rivières. Un autre, Jean (1637-1722), originaire du Lot, vint combattre les Iroquois dans le régiment de Carignan Salières. D’autres Poirier ont aussi fait souche en Acadie.

Un cinéma engagé

Lointaine descendante de l’un de ces pionniers, Anne Claire Poirier naît en 1932 à Saint-Hyacinthe. À sa façon, elle est aussi une pionnière de la cause des femmes et d’un cinéma engagé qui prend position et cherche à faire évoluer les mentalités.

Toute jeune, elle fait son droit et étudie l’art dramatique au Conservatoire. Elle travaille à Radio-Canada jusqu’en 1961 puis fait son entrée à l’Office national du film, une pépinière de jeunes talents où œuvrent de remarquables cinéastes comme Pierre Perrault, Claude Jutra, Michel Brault et Gilles Groulx.

Avec De mère en fille (1968), qui porte sur les angoisses de la grossesse, elle est la première femme de notre histoire à réaliser un long métrage. Elle propose ensuite Les Filles du Roy (1974) qui porte moins sur les pionnières de la Nouvelle-France que sur la condition des femmes et leur apport essentiel au Québec.

Si, comme l’explique dans une entrevue à Femme Québec (octobre 1979), le dogmatisme des féministes radicales la dérange (ex. le refus de se maquiller ou le « lesbianisme politique »), Anne Claire Poirier prend part au grand mouvement de contestation des femmes des années 1970. C’est la belle époque du magazine La vie en rose, de collectifs comme « Québécoises debouttes » ou du Regroupement des femmes québécoises, le RFQ, qui réclament la légalisation de l’avortement et dénoncent l’insensibilité du système judiciaire à l’égard des femmes violentées.

Images insoutenables

C’est dans un tel contexte que la cinéaste réalise Mourir à tue-tête. Bien documentée, elle s’inspire de l’histoire d’une amie violée.

Mettant en vedette Julie Vincent (la victime) et Germain Houde (le violeur), le film sort en salle en septembre 1979 après avoir été présenté en primeur devant les militantes du RFQ et acclamé au Festival de Cannes.

Mourir à tue-tête est l’histoire d’une infirmière de l’hôpital Saint-Luc sauvagement violée dans un camion aux petites heures du matin. Entre deux bières, l’homme la traite de « chienne », de « Sainte-Nitouche » et de bien pire encore. Pour rendre la scène du viol la plus réaliste possible, la caméra « subjective » campe le rôle de la victime. Des images insoutenables qui restent gravés en mémoire…

Ce que montre Anne Claire Poirier, c’est que le but premier du violeur n’est pas de réaliser un fantasme sexuel mais bien d’humilier sa victime. Ce qu’elle montre aussi, et qui est encore plus troublant, c’est la honte que ressent la victime après le crime – et qui explique peut-être pourquoi presque la moitié des femmes victimes de violences sexuelles refusent encore de porter plainte.

En 1992, Anne Claire Poirier perdait Yanne, sa fille unique qui avait vécu l’enfer de la drogue. Comme les grandes artistes, elle fera de ce drame personnel une œuvre bouleversante d’humanité : Tu as crié LET ME GO (1996), disponible sur le site de l’Office national du film.

Sans contredit, Anne Claire Poirier est une femme inspirante et très libre d’esprit. Une véritable artiste en somme…

(Aux abonnées de Videotron : Mourir à tue-tête est disponible sur le répertoire Éléphant.)