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Famille de la semaine

Vigneault

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Chronique

 

 

Éric Bédard, Historien et professeur  

 

Si vous vous rendez un jour à Natashquan, ne dites surtout pas aux habitants que c’est chez eux que la route 138 se termine. « Non, non, vous vous trompez ! vous répondront-ils. C’est ici qu’elle commence ! ». Un point de vue que partage sûrement le poète Gilles Vigneault pour qui Natashquan fut la source vive d’une œuvre capitale.

 

La plupart des Vigneault du Québec sont les descendants de Paul Vigneault. Soldat du régiment Carignan-Salières, il débarque en Nouvelle-France en 1665. Trois ans plus tard, il s’installe dans la colonie et épouse, le 3 novembre 1670, Françoise Bourgeois, une fille du roi originaire de Paris.

 

Parmi les 12 enfants du couple, Maurice Vigneault, un charpentier du roi, quitte la vallée du Saint-Laurent et s’installe à Port-Royal. Plusieurs Vigneault de cette branche acadienne sont plus tard victimes du Grand Dérangement de 1755. Après avoir été déportés dans l’une des colonies de la côte est américaine, ces Acadiens remontent le continent. Certains, comme l’arrière-grand-père de Gilles Vigneault, vont jusqu’aux Îles de la Madeleine, puis déménagent au milieu du 19e siècle à Natashquan.

 

C’est dans ce village de pêcheurs situé tout près d’une réserve amérindienne que naît l’auteur de « Mon pays » en 1928. Son enfance n’est guère joyeuse car six des huit enfants de la famille vont mourir en bas âge. Le décès du jeune Yvon, 9 enfants, aurait particulièrement affecté son père. « Il avait fait 30 miles à pied, à la course, sur la grève, racontait récemment le poète à Pierre Maisonneuve, pour arriver à la maison et trouver son fils au cimetière ».

 

Ses parents vont beaucoup l’inspirer. Son père a été maire du village, commissaire d’école et conteur, sa mère maîtresse d’école et joueuse d’harmonium. Des gens sans grande instruction mais dotés d’un jugement sûr. Fils reconnaissant, Gilles Vigneault n’oubliera jamais ce qu’il leur doit.

 

C’est à Mgr Napoléon-Alexandre Labrie, missionnaire eudiste et premier évêque de la Côte-Nord, que Gilles Vigneault doit son éducation classique au séminaire de Rimouski. On a souvent dit que les enfants d’origine modeste sélectionnés par le clergé pour aller étudier devaient devenir prêtre. Vigneault dit ne jamais avoir senti une telle pression : « Gilles, je ne t’ai jamais demandé de devenir prêtre ! lui aurait dit un jour Mgr Labrie. Mais tu as une responsabilité, mon garçon. Fais quelque chose de ta vie ! ».

 

Un matin de septembre 1941, alors qu’il n’a que 13 ans, il prépare son départ pour Rimouski. Sur le quai, son père est bien triste mais sa mère est convaincue que son Gilles fera quelque chose de sa vie : « Il reviendra, il reviendra ! dit-elle à son mari. Il se souviendra de nous autres. Et il va nous écrire. C’est sa vie, il va apprendre beaucoup de choses, et il va nous faire honneur ».

 

S’il quitte le royaume de son enfance, il fera revivre des personnages comme l’indien Jack Monoloy, l’exilé Caillou-la-Pierre ou le violoneux Odilon Carbonneau –  à l’origine de la Danse à Saint-Dilon. Il reviendra souvent à Natashquan pour voir sa famille, ses amis d’enfance et pour visiter le cimetière.

 

Hanté par ces morts anonymes, il raconte un jour à un chercheur : « J’ai toujours été investi de responsabilité par le nom des gens gravé dans la pierre, qui n’a jamais été écrit en lettres moulées ou majuscules, des gens qui n’ont jamais vu leur nom écrit dans un livre ou dans un journal… J’ai toujours été dérangé par cette espèce de devoir d’épitaphe. J’ai le devoir de faire des épitaphes posthumes… j’ai la mienne à faire justement ! ».

 

L’épitaphe peut bien attendre. Sa mère a été centenaire… Espérons qu’il en sera de même pour Gilles Vigneault !

 

(Pierre Maisonneuve, Vigneault. Un pays intérieur, Novalis, 2012 ; Donald Smith, Gilles Vigneault. Conteur et poète, Québec/Amérique, 1984)