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Chronique

Qui a tué Aurore Gagnon?

 

Par Éric Bédard, Historien et professeur à la TÉLUQ

 

Le drame d’Aurore « l’enfant martyr », morte le 12 février 1920, a hanté les Québécois. Cette sordide histoire a inspiré une pièce de théâtre, quatre romans et deux films. Cette enfant a été battue, humiliée, martyrisée. Pendant des semaines… Des mois... À qui la faute ?

 

Rappelons d’abord les faits. En février 1918, Télesphore Gagnon prend pour épouse Marie-Anne Houde. Le mariage survient une semaine seulement après la mort de Marie-Anne Caron, la première épouse de Télesphore. Évidemment, tout cela fait jaser… Née le 31 mai 1909, la petite Aurore ressemble, dit-on, à sa défunte mère. Ses jours sont malheureusement comptés.

 

Battue à coup de rondin, fouettée avec une strap, brûlée par un fer à friser, enfermée régulièrement dans le grenier, elle subit de très lourds sévices. Des voisins constatent les enflures, des rumeurs se répandent. En octobre 1919, elle séjourne deux jours à l’Hôtel-Dieu de Québec mais se garde bien de souffler mot du martyr qu’elle endure, craignant sûrement un pire traitement au retour. Le 9 février, le juge de paix intervient, alerte le curé, mais il est trop tard.

 

La marâtre ?

 

À la fin du procès de la belle-mère, le jury prend à peine quelques minutes pour délibérer. Marie-Anne Houde est déclarée coupable et condamnée à la peine capitale. Celle-ci est commuée en emprisonnement à vie. Un autre jury sera plus clément à l’égard de Télesphore Gagnon qui, bien que condamné à la prison à perpétuité, ne fera que 5 ans derrière les barreaux.

 

Pour la Cour et l’opinion publique, la véritable « responsable » de ce drame, c’est cette terrible marâtre. Le célèbre film de Jean-Yves Bigras tourné en 1952 est une illustration un peu gauche de ce jugement populaire et judiciaire. Manipulé par sa femme, Télesphore n’est pas complètement pardonné mais à moitié excusé.

 

La société ?

 

Des interprétations plus récentes tendent à exonérer la marâtre. Au banc des accusés ? La société… Évidemment ! Signe des temps, la marâtre devient peu à peu « non criminellement responsable »…

 

Dans Aurore, le film de Luc Dionne réalisé en 2005, c’est l’Église qui est pointée du doigt. Incarné par Yves Jacques, le curé du village est un personnage froid, distant et totalement insensible aux malheurs de la petite Aurore. Par tous les moyens, il tente d’étouffer l’affaire pour sauver les apparences.

 

L’accusation de Dionne est grossière et témoigne d’une hargne générationnelle assez typique contre l’Église catholique. Dionne s’en prend aussi aux villageois canadiens-français qui préféraient jacasser sur les perrons d’églises plutôt que de secourir des enfants maltraités.

 

Dans un excellent livre sur l’histoire de la violence envers les enfants, Marie-Aimée Cliche propose une interprétation étonnante qui tend à absoudre la marâtre… Plus encore, on a presque l’impression que l’historienne présente Marie-Anne Houde comme une victime.

 

La pauvre aurait peut-être été maltraitée par ses parents, laisse entendre l’historienne… Sa sœur, en effet, aurait aussi battu ses enfants, signe qu’elles auraient peut-être grandi toutes les deux dans un milieu violent.

 

Mariée dès l’âge de 17 ans, la pauvre Marie-Anne aurait été enceinte toute sa vie. Ses colères n’avaient-elles pas quelque chose à voir avec ces grossesses à répétition ? Des grossesses exigées par l’Église ?

 

Selon l’historienne, on s’est attaqué à la marâtre pour disculper le père. Le Canada français n’était-il pas une société patriarcale qui faisait la vie dure aux femmes ?

 

Bref, toutes les raisons sont bonnes pour faire porter sur la société toute la responsabilité du châtiment imposé à une enfant sans défense. Comme si nous n’étions plus capables de faire le Mal… Comme si plus personne n’était vraiment responsable de ses actes.

 

(À lire : Marie-Aimée Cliche, Maltraiter ou punir ? La violence envers les enfants dans les familles québécoises, 1850-1969, Boréal, 2007)