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Famille de la semaine

Murphy

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Chronique

Éric Bédard, Historien et professeur (TÉLUQ) | eric.bedard@journalmtl.com

 

Irlandais et Québécois ont beaucoup en commun. Majoritairement catholiques, ils ont longtemps subi la domination coloniale des Britanniques. Mais soyons justes cependant… Dans l’échelle du malheur humain, le peuple irlandais a beaucoup plus souffert que nous. La famine, la pauvreté et la répression y ont été terribles. D’où les grandes vagues d’immigration irlandaise du 19e siècle. Parmi ces hordes de réfugiés, des Murphy.

 

En 1798, une rébellion irlandaise est durement réprimée par le gouvernement britannique. Bilan : 30 000 morts. Trois ans plus tard, l’Irlande est unie de force à la Grande-Bretagne. En plus de perdre leur Parlement, les Irlandais catholiques ne peuvent siéger au Parlement britannique. Une injustice que combat Daniel O’Connell, le Louis-Joseph Papineau des Irlandais. Ou l’inverse ! Lorsque Papineau ira en Europe, on l’appellera le « O’Connell canadien » !

 

Des Irlandais réfugiés au Québec vont appuyer et faire connaître la cause d’O’Connell à la population. Tout naturellement, ils soutiennent aussi le combat du Parti canadien. Edmund Bailey O’Callaghan, le plus connus d’entre eux, fonde The Vindicator, un journal anglophone pro-patriote. Il sera l’un des plus proches conseillers de Papineau durant le soulèvement de 1837. Daniel Tracey, un autre Irlandais favorable à la cause d’O’Connell, porte les couleurs du Parti patriote lors d’une élection partielle tenue à Montréal en 1832.

 

 

Peuple affamé

 

Mais si tant d’Irlandais quittent leur pays, c’est moins pour défendre des idées que parce qu’ils fuient la misère noire… Entre 1845 et 1849, une terrible famine frappe leur pays. Un million de personnes y laissent leur peau, un autre million émigre, notamment en Amérique. Au plan démographique, l’Irlande ne s’en remettra jamais. Avant cette tragédie, le pays comptait 11 millions d’habitants, il en compte présentement 5 millions
et demi.

 

Affamés, rongés par la maladie, plusieurs de ces réfugiés échouent sur la Grosse-Île où on tente de les soigner du mieux qu’on peut. Ce lieu rappelle un bien mauvais souvenir car plus de 5000 Irlandais y sont enterrés. On  y trouve en effet « le plus important cimetière de masse irlandais à l’extérieur de l’Irlande », selon l’historien Simon Jolivet. Le 15 août 1909,  8000 descendants d’Irlandais, venus de partout en Amérique, se réunissent sur l’île pour assister à la première messe commémorative.

 

 

Protestants et catholiques

 

Parmi les Irlandais qui émigrent, on retrouve les familles de John et d’Owen Murphy. Le premier est protestant, le second catholique. Une distinction très fondamentale. Comme dans leur pays d’origine, protestants et catholiques ne se côtoyaient pas. Chaque groupe avait ses propres associations et ses partis pris politiques. Le plus souvent, les premiers militaient contre l’indépendance de l’Irlande alors que les seconds étaient d’ardents républicains.

 

Aussi, les premiers étaient généralement plus riches que les seconds. À Montréal, les Irlandais catholiques avaient leur propre quartier ouvrier : Griffintown. Les protestants se mariaient souvent aux grandes familles écossaises et s’immergeaient plus facilement dans la grande bourgeoisie montréalaise.

 

Tel est le cas de John Murphy (1834-1920) qui lance un commerce de vente au détail sur la rue Sainte-Catherine en 1867. Racheté plus tard par Simpson, son magasin est parmi les premiers de cette grande artère commerciale. Né au Québec d’un père originaire d’Irlande du Nord, il est enterré dans le cimetière protestant du Mont-Royal.

 

Le parcours d’Owen Murphy (1827-1895) est également intéressant. Catholique, fils d’un modeste cultivateur arrivé au Québec vers 1815, il travaille pour des commerçants de bois, puis devient banquier et agent d’assurance. Membre en vue de la communauté irlandaise de Québec, il est maire de Québec de 1874 à 1878. C’est à lui, ainsi qu’au gouverneur Lord Dufferin, qu’on devrait la préservation des fortifications de Québec, aujourd’hui l’une des pièces maîtresses du patrimoine architectural de notre capitale.

 

(À lire : Simon Jolivet, Le vert et le bleu. Identité québécoise et identité irlandaise au tournant du XXe siècle, Presses de l’Université de Montréal, 2011)

 

La chronique d’Éric Bédard est publiée chaque dimanche dans Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec.